7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 19:57

L’heure étant propice aux bilans de l’année écoulée, je profite des derniers jours de pause de fin d’année pour vous proposer de lire un article dans lequel j’ai essayé de récapituler mes analyses sur la crise financière qui n’a cessé de s’amplifier tout au long de l’année 2008. Cet article est à paraître dans la revue italienne "Alternative per el socialismo", dont le directeur Fausto Bertinotti m’a demandé une contribution sur la crise, aux cotés d’autres responsables de gauche européens. Voici donc cet article.

Tribune de Jean-Luc Mélenchon à paraître fin janvier 2009 dans "Alternative per el socialismo"

La crise : une bifurcation de l'histoire humaine

La crise de la finance ne peut pas être séparée du corps qui la porte, c’est-à-dire l’économie  capitaliste. Ce système n’a jamais été stable. Pour fonctionner il doit sans cesse étendre le domaine du marché et de l’accumulation. Mais il produit ses freins en même temps que son moteur. L’instabilité est une propriété de ce système et non une exception ou un dérèglement de sa mécanique. De 1816 à 1929 le capitalisme a connu 14 crises. Les deux suivantes ont donné deux guerres mondiales. On peut dire que la seconde est une reprise des problèmes laissés par la première. On ne doit pas manquer de se souvenir que les deux guerres ont réduit l’aire du marché avec l’émergence d’un « camp socialiste » retirant un tiers de l’humanité du mécanisme de l’accumulation capitaliste. Dans le modèle capitaliste, la crise aggrave la crise en quelque sorte.

Le socialisme est né comme discours d’élucidation des causes de ces crises cherchant à y apporter une réponse globale de long terme. Je doute que les mièvreries sur la moralisation du système convainquent qui que ce soit comme explication ni même comme réponse aux problèmes du moment. Le capitalisme ne peut pas être moralisé. Il est d’essence amorale. Et la nécessité d’accumuler en toutes circonstances est son code génétique. Cela ne peut pas être modifié.

Voici la réalité économique qui résume le problème actuel : la valeur des signes monétaires de toutes sortes qui circulent en dollars est cinquante fois supérieure à la masse de ce qui est produit réellement dans le monde entier, évalué dans la même monnaie au même instant. Quand la confiance est rompue, si chacun court concrétiser ses avoirs, l’ajustement enclenche une spirale dévastatrice. Je sais que je simplifie. Mais je donne cette image pour fixer une idée : en réalité le mécanisme d’effondrement que nous voyons se propager pourrait n’en être qu’à son début. On peut d’un certain point de vue voir tout le processus en cours comme une monstrueuse dévaluation. Dans ce contexte les pare feux sont tous plus que très incertains. Ils consistent à rétablir la confiance. C’est-à-dire à enrayer le processus de vérification des avoirs. Outre que cela relève d’une certaine magie davantage que de l’argumentation rationnelle, l’idée ne résiste pas a la spirale effective qui s’enclenche dès qu’un débiteur s’écroule ravageant le bilan du voisin.

D’une crise à l’autre

La crise que nous vivons annonce une bifurcation dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas seulement une crise financière. C’est la dernière en date -et potentiellement la plus violente- des crises qui secouent le capitalisme depuis son origine. C’est une crise du régime économique mondial actuel fondé sur l’endettement. C’est une crise de l’hégémonie américaine dans un monde marqué par de nouveaux rapports de force. C’est une crise des orientations politiques néolibérales qui ont inspiré les gouvernements de tous pays depuis un quart de siècle. Un cycle de plusieurs décennies est donc en train de se refermer.

A court terme la suite est malheureusement connue. La crise va poursuivre ses développements. Elle va continuer au plan financier car la quantité de capital fictif qu’il faudrait garantir pour maintenir la valeur des actifs est bien supérieure aux ressources des Etats eux-mêmes. Elle va frapper de plus en plus durement l’économie réelle. Elle va avoir des conséquences toujours plus violentes au plan social. Et donc politique. Il faut entendre ici que tout le système des relations sociales dans les pays va être mis sous tension. Et tout le système des relations internationales de même. La paix dans tous ses aspects va redevenir aussi une question de l’actualité et du concret, du local au global. La crise financière va donc se prolonger comme une crise économique, sociale, politique et géopolitique.

Son épilogue mortel pourrait bien être la crise écologique, qui était déjà là mais qui s’emballe. Qu’est ce qui va empêcher en effet les voyous qui ont mené le monde jusqu’à cette catastrophe économique de nous amener jusqu’à la suivante, la totale, celle qui a commencé à détruire la planète? C’est là que l’on mesure aussi la gravité de la bifurcation à l’œuvre dans l’histoire du capitalisme. C’est en effet la première fois que le capitalisme crée, de manière maintenant tangible, non seulement les conditions de sa propre destruction mais aussi de celle de la planète et donc de l’humanité. Cette marche à la catastrophe risque de devenir irréversible non pas dans des siècles ou des décennies mais à horizon de 10 ou 20 ans.

Un problème politique et non technique

Dans ce contexte il est juste en effet de proposer des mesures de court terme, de moyen et de long terme puisque la difficulté se présente dans ces trois dimensions de temps. Par simple bon sens, en supposant que la machine puisse être rapidement relancée, il serait juste de bloquer tout net les causes techniques qui facilitent la réapparition des bulles. Tout le monde sait comment. Il serait juste aussi de re-cloisonner les métiers de la finance et de la banque de dépôts pour éviter les effets dominos des chocs. Tout le monde sait comment. Je pourrais comme beaucoup allonger cette liste et la ponctuer de la même façon chaque pause d’un «tout le monde sait comment». Car il n’y a aucun mystère dans la façon dont tout le système dément actuel s’est mis en place. Et les remèdes pour anticiper et empêcher le désastre ont été évoqués des milliers de fois dans des centaines de colloques de livres et d’articles de toutes sortes. L’affaire n’est pas technique, elle est politique. Aucune mesure technique ne résoudrait  durablement le fond du problème puisqu’aucune ne répond pas à la question de la transition globale vers un système de production et d’échange stable et écologiquement durable. Mais elles vaudraient mieux que des balivernes sur la recherche de je ne sais quelle erreur de gestion et boucs émissaires qui auraient provoqué la déroute en cours. Ceux qui ont provoqué ce désastre ont agi légalement et d’après la pure logique de marché qui a consisté à ne s’occuper que de son intérêt personnel. Leur égoïsme et leur vision à court terme étaient censés faire passer la fameuse «main invisible du marché» qui devait à la fin tout mettre en équilibre, allouer les ressources avec finesse et efficacité. Peut-être doit-on faire figurer au rang des mesures de salubrité intellectuelle publique la mise à la poubelle de l’histoire des formules magiques de ce genre de doctrine fumeuse. Et s’il faut trouver des coupables qu’on juge les griots du système qui ont chanté ses louanges et mis en place les législations qui ont permis ce pillage et ce gâchis.

En nommant le Frankenstein du FMI, le sinistre M. Camdessus, à la tête de l’organisme prévu pour refinancer les banques avec l’argent du contribuable français (360 milliards d’euros !), Nicolas Sarkozy, aux discours si anticapitalistes depuis peu, a adressé à la bien-pensance mondiale un clin d’œil qui devrait nous glacer. Malheureusement, les sociaux-démocrates, quand ils gouvernent encore, ne font pas tellement mieux.

L’impasse social-démocrate face à la crise

La social-démocratie, qui est dominante à gauche dans toute l’Europe, est à cours de stratégie et de programme alternatif parce qu’elle n’a pas pris la mesure du changement de nature du capitalisme de notre époque. Elle se trouve dans une impasse théorique et stratégique qui saute aux yeux dans l’actuelle crise financière. Longtemps elle a cru ses méthodes indépassables. Dans la mondialisation libérale elle n’a fait que reproduire la vieille stratégie sociale-démocrate du XIXème siècle qui consistait à faire des prises d’avantages pour les travailleurs dans le cadre du capitalisme à l’échelon national. Cette stratégie est totalement épuisée depuis que le capitalisme a changé de nature et d’échelle. La transnationalisation du capitalisme et sa radicale réorganisation sur les seuls impératifs de financiarisation de tous les secteurs de l’économie sont des faits mal analysés et incompris dans l’Internationale socialiste. En effet, dans le cadre national le capitaliste industriel peut trouver intérêt à discuter avec les syndicats et à peser dans la définition des normes. Dans la mondialisation libérale, le capitalisme financier n’a plus besoin de faire aucun compromis politique ou social en contrepartie de ses prélèvements sur le travail. Le rapport de force que lui donne sa transnationalisation est d’autant plus écrasant qu’il est mal compris ou qu’il passe pour une loi de la nature.

Dans cette forme du capitalisme toute visée générale est rendue impuissante. La sphère financière a soumis à ses normes tous les compartiments de l’activité des sociétés. Ce résultat ne tombe pas du ciel ni d’aucun mouvement spontané lié au développement des sciences et des techniques. La mondialisation est d’abord un phénomène politique. Elle fonctionne comme une forme nouvelle de domination au profit de la rente. C’est la dictature de l’actionnariat. On constate donc sous toutes les latitudes une pression terrible pour sanctuariser le marché, pour le mettre hors de portée de la décision collective. C’est ce qu’a tenté de faire le projet de Constitution européenne, en proclamant la « concurrence libre et non faussée » comme le principe central de la vie de l’Union auquel tout le reste doit être subordonné. Ce nouvel âge du capitalisme est allergique à la souveraineté populaire. Une tyrannie molle s’installe insidieusement et sous l’apparence d’un laisser-faire généralisé. Le marché ne peut pas avoir d’autres régulateurs que lui-même. Par conséquent, son principal adversaire vient du fait que les citoyens se mêlent d’établir des normes et des lois susceptibles de s’opposer à une impulsion du marché. Il essaie donc de faire reculer partout la norme d’intérêt général, et donc la citoyenneté qui l’exprime, comme mode de conduite des affaires publiques.

Dans ces conditions, le credo social-démocrate de la « régulation » du capitalisme sonne dans le vide et ne peut avoir aucune prise sur le réel. Comment réguler en effet une réalité qui ne se soumet pas aux cadres de délibération et de prise de décision publique ? Comment réguler un système dont l’objectif même est précisément de s’affranchir de toutes les contraintes qui pourraient encadrer, orienter ou retarder son expansion ?

Cette contradiction majeure du discours social-démocrate sur la régulation explique que les sociaux-démocrates soient si démunis face à la crise actuelle. Comme ils se refusent à penser le dépassement du capitalisme et la nécessité d’introduire des ruptures avec l’ordre actuel, ils en sont réduit à soutenir le sauvetage et le rafistolage à tout prix du système. La présence de Pascal Lamy et Dominique Strauss Kahn, tous deux ouvertement sociaux-démocrates, à la tête de l’OMC et du FMI souligne dramatiquement l’impuissance de la social-démocratie.

Le bouclier social : une réponse d’urgence et une voie de dépassement

Avec l’ampleur de la crise sociale et l’évidence de la crise écologique, un nombre sans précédent de gens perçoivent aujourd’hui que le capitalisme est toxique pour l’humanité. Mais il ne suffit pas de le percevoir pour pouvoir l’enrayer. Encore faut-il disposer d’une force politique dotée d’un programme et d’une stratégie. Cela résume l’ampleur de la tache de ceux qui partout dans le monde, et notamment en Amérique latine et en Europe, ont entrepris de réinventer la gauche. Pour cela il faut d’abord s’opposer : dire non à tout bouclier bancaire qui ignore les travailleurs. Et porter le mot d’ordre d’un bouclier social face à la crise.

C’est le premier devoir de la gauche que de proposer les moyens immédiats de protéger le plus grand nombre, qui est à la fois le plus exposé à la crise et le moins concerné par les plans de sauvetage  qui protègent d’abord les riches.

La gravité de la crise que nous traversons justifie l’application de mesures d’exception pour sauver l’économie productive et protéger le travail. La puissance publique doit se doter d’un droit de véto sur les délocalisations et sur les licenciements boursiers. Face à une telle crise, la politique européenne ne saurait non plus se limiter à de vagues promesses de plans de relance plus ou moins concertés. En toute hypothèse il faut placer aux frontières de l’Europe pendant cette période d’exception un bouclier douanier qui bloque le dumping social et environnemental. De même, l’appareil financier et bancaire qui irrigue l’ensemble de l’économie ne peut plus être abandonné aux prédateurs qui le gèrent aujourd’hui : il doit passer sous contrôle public pour être orienté dans l’intérêt général. Mais ce n’est pas tout, un véritable bouclier social doit aussi assurer une protection individuelle des travailleurs. A travers plusieurs mesures d’urgence destinées en priorité aux ouvriers et aux employés qui constituent la majorité de la population active en France et donc le poumon économique et populaire du pays : augmenter rapidement le salaire minimum, mettre fin aux franchises médicales en abrogeant le bouclier fiscal qui profite aux plus riches, créer un fonds d’indemnisation du chômage technique qui soit financé par un prélèvement sur les profits des grands groupes. Enfin pour affronter la crise sociale et aider à la relance de l’économie il faut aussi renforcer les services publics. C’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ! Il faut donc arrêter les privatisations notamment de la Poste, rétablir les postes supprimés dans les écoles et les hôpitaux et stopper les mesures européennes de libéralisation et d’ouverture à la concurrence dans l’énergie et les transports.

Mais ce projet de bouclier social n’est pas seulement une réponse technique d’urgence de gauche face à la crise. Son explication et sa déclinaison comme mot d’ordre dans les manifestations et les entreprises en font une pédagogie de la rupture avec le capitalisme. Car chaque mesure d’urgence proposée met à l’ordre du jour un autre partage des richesses et des pouvoirs et donc un autre système. Pour nous le bouclier social est donc aussi une méthode pour aller vers la République sociale, qui est le nom qu’au Parti de Gauche nous donnons, dans la tradition du socialisme républicain français depuis Jaurès, à l’autre société que nous voulons construire. Le mot d’ordre du bouclier social est donc aussi porteur d’une dynamique sociale et politique, pour peu que la gauche s’en empare. Comme nous l’a dit récemment Nicolas Maduro, le ministre des affaires étrangères du Venezuela, « la crise est un grand malheur mais elle est aussi une opportunité pour faire naître un monde nouveau. Le pire pour nous ce ne sera pas la crise mais si nous n’arrivions pas à en tirer un monde nouveau ».

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