3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 18:28

Mardi 23 octobre j'étais à la soirée organisée par le CAC 45 à la bourse du travail d'Orléans. Il s'agissait d'une rencontre avec des femmes militantes venues de plusieurs pays européens et qui faisaient le lien entre les politiques d'austérité menées partout sur le continent et la situation régressive de l'égalité homme-femme. Malheureusement, comme souvent, nous étions entre militants progressistes et féministes, donc déjà convaincus.

Mais au beau milieu du débat, surgit ce que l'on rêve d'avoir en masse à chacune de notre réunion publique, c'est à dire un citoyen pas convaincu et qui en plus l'exprime en argumentant.

Voici la métaphore qu'il a utilisé pour développer sa réflexion sur la situation: « la France est dans l'état d'une personne qui pendant trente ans aurait gagné 2000 euros mais en aurait dépensé 2400 grâce à un ami qui lui aurait prêté 400 euros par mois et qui réclame tout simplement de ne plus devoir prêter et de se faire rembourser; quoi de plus normal, la gentillesse ayant des limites ».

Cette métaphore révèle la force incroyable de communication des libéraux. Car c'est une force que d'être capable de diffuser une idéologie à travers des slogans et des historiettes pour enfants que chacun retient facilement et qui semble avoir toutes les apparences de la vérité frappée au coin du bon sens alors qu'il s'agit d'une énorme ânerie. Mais pour démontrer qu'il s'agit d'un non sens, il nous faut du temps qu'on ne nous donne jamais alors qu'eux disposent de milliers d'heures d'antennes pour répéter à satiété les trop d'impôts tuent l'impôt, travailler plus pour gagner plus et autres sornettes imbéciles mais très difficiles à contrer.

Tellement difficile, que les camarades qui s'y sont essayés ont ramé plus qu'à leur habitude, que l'auteur de ces lignes n'a même pas pris la parole pour essayer, déconcerté que j'étais par tant d'ignorance concentrée en si peu de mots. Je vais essayer de me rattraper ici.

Première remarque, comparer ceux qui ont prêté à l’État depuis les années 1970 à un ami est particulièrement piqué des vers. Rappelons que parmi ceux qui prêtent à l’État on trouve des oligarques russes, des émirs du Qatar, des milliardaires toujours prêts à s'expatrier vers un paradis fiscal dès qu'on leur demande un effort de solidarité, des fonds de pension anglo-saxons, l'argent des différents trafics blanchis via les paradis fiscaux... Manifestement, ce monsieur et moi nous n'avons pas les mêmes amis... Mais, on s 'égare me dira-t-on, car l'essentiel n'est pas là: les principaux créanciers de l’État sont les banques.

Dès lors, deuxième remarque. Cela n'a aucun sens de comparer des banques à un ami (qui par définition est une personne physique et mortelle aux pouvoirs bien limités). Car d'où vient l'argent des banques qui prêtent à l’État ? Pas de leurs dépôts comme on le dit encore parfois. Les banques prêtent désormais des montants bien supérieurs aux dépôts de leurs épargnants. Les banques dans l'Union européenne ont le pouvoir d'emprunter à la Banque centrale à des taux d’intérêt très bas, de l'argent qui est pour l'essentiel une création monétaire nouvelle. Elles ont obtenu début 2012 le droit d'emprunter 1000 milliards d'euros à un taux inférieur à 1%. Les banques ont donc le pouvoir de créer indirectement de la monnaie si la banque centrale en est d'accord. C'est d'ailleurs la seule manière de créer de la masse monétaire nouvelle (« faire marcher la planche à billet ») dans la zone euro. Car, respectant les dogmes libéraux les plus orthodoxes, les États n'ont plus le droit d'emprunter directement auprès de la banque centrale. La France était déjà dans cette situation depuis la fameuse loi de 1974 inspirée par G. Pompidou, ancien banquier de la banque Rotschild. C'est donc un ami particulier qui nous prête. Un ami qui n'a pas les 400 euros qu'on lui demande, mais qui a le pouvoir d'aller voir la banque centrale pour lui demander de créer 400 euros nouveaux pour lui prêter quasi gratuitement afin qu'il nous les refile... mais avec des intérêts !

Car, là est bien aussi l'autre particularité de cet ami. C'est qu'il est bougrement mercantile pour un ami. Il n'hésite pas en échange de son amitié à nous racketter de 45 milliards par an, soit 2,5 % de la richesse du pays, ce qui constitue la deuxième dépense de l’État. Voilà une amitié chère payée. En Espagne il prête désormais à 6%. En Grèce il fait payer son amitié à des taux dépassant les 15% l'an pour les obligations à 10 ans. De nombreux États du monde dépensent désormais davantage pour les intérêts qu'ils versent à leurs créanciers (la charge de la dette) que pour leurs dépenses d'éducation ou de santé. Ce faisant, cet ami qui nous veut du bien ne cesse depuis trente ans d'augmenter les dépenses des États creusant encore les déficits... La France a une dette qui représente 1700 milliards d'euros mais a versé plus de 1400 milliards d'euros d'intérêts aux marchés financiers depuis trente ans. On le voit, sans ces intérêts (c'est à dire en ayant le droit d'emprunter directement à la banque centrale comme le Royaume-Uni ou les États-Unis), la France aurait connu des excédents budgétaires pratiquement tous les ans depuis 1974. Même la Grèce a aujourd'hui un solde primaire en équilibre (ce qui signifie que son déficit budgétaire pourtant énorme à cause de l'effondrement de son économie serait en équilibre s'il n'avait pas une masse considérable d'intérêts à verser à ses créanciers).

Troisième remarque. La lecture historique de la constitution de la dette publique en Europe que la métaphore révèle est totalement erronée. Elle laisse croire que la dette fut un lent et régulier processus d'un État qui chaque année décide de présenter des recettes bien supérieures à ses dépenses. Cette régularité est en bonne partie fausse. Car une grosse partie de la dette est constituée de la réparation par les États des catastrophes créées par les marchés financiers (le krach de l'immobilier à la fin des années 80, la faillite des caisses d'épargne aux États-Unis en 1994 et plus récemment la crise dite des « sub-primes »). A chaque fois, les États sont venus jouer les pompiers à coup de centaines de milliards pour sauver les banques de la faillite qu'elles avaient provoquées en spéculant à outrance, en relançant des économies sinistrées par le choc consécutif à ces folies et en tentant d'amortir partiellement les dégâts sociaux qui en ont suivis. Pour utiliser à mon tour une métaphore on pourrait dire la chose suivante: l’État a un ami qui va régulièrement au casino. Il y perd à chaque fois 10 000 euros. Les huissiers débarquent car il n'a pas ces 10 000 euros. Il supplie à genoux l’État de s'endetter comme il peut pour le sauver, et celui-ci s'exécute sans le mettre sous tutelle (le con). L'ardoise effacée, cet ami redevient crédible auprès de la banque centrale mais pas l’État. Ce dernier, en raison des emprunts réalisés pour sauver son ami (et surtout de leurs intérêts) se retrouve en situation de léger déficit. Il se tourne alors vers son ami qui accepte de lui prêter 400 euros que la banque centrale lui a filé gratos mais...à 4% d'intérêts et en exigeant de lui qu'il réduise ses dépenses et fasse des réformes structurelles car il n'est pas raisonnable d'avoir un déficit de 400 euros! Il exige que l’État le rassure sur son niveau de sérieux. On croit rêver.

Quatrième remarque. La métaphore de notre lecteur de l'Express (à moins qu'il ne soit auditeur de RTL) révèle surtout que l’État vit au-dessus de ses moyens. Mais quelles sont les moyens d'un État? Quelles en sont les limites? Les moyens d'un État sont ceux qu'il s'autorise à prélever sur la production de richesse afin de la redistribuer immédiatement pour faciliter la création de richesses nouvelles puis d'en saisir de nouveau une partie etc.. Sa seule limite est donc le niveau du PIB. C'est donc un choix de se priver comme en France de la moitié du rendement de l'impôt sur le revenu à cause de 13 baisses consécutives depuis 1986 et de la multiplication des niches fiscales. C'est un choix de diviser de moitié l'impôt sur les sociétés depuis la même époque en moyenne en Europe. Car depuis la fin des années 1980 la dépense publique (hors intérêts de la dette) n'a pas augmenté en % du PIB en France. Elle a même légèrement diminué. C'est un choix qui répond à des arbitrages idéologiques, résidant dans ces croyances libérales bien connues selon lesquelles la dépense publique est une destruction de richesse, trop d'impôt décourage les investisseurs...autant de dogmes qu'il nous faudrait des pages entières pour déconstruire. D'autres l'ont déjà fait.

Publié par Nicolas Cléquin - dans Billets d'humeur

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